Les programmes scolaires français consacrent des chapitres entiers à la Seconde Guerre mondiale, aux génocides, à la guerre d’Algérie. Les mémoriaux institutionnels occupent une place croissante dans les parcours pédagogiques des lycéens. L’antifascisme, en tant que courant politique structuré avec ses propres cultures militantes, ses réseaux et ses contradictions, reste pourtant en marge de cet enseignement. Comprendre cet écart entre mémoire scolaire et mémoire militante permet de mesurer ce que les programmes transmettent, et ce qu’ils laissent de côté.
Programmes d’histoire au lycée : ce qui est enseigné sur l’antifascisme
Les réformes récentes des programmes d’histoire-géographie et de la spécialité HGGSP ont institutionnalisé la question du rapport entre histoire et mémoire. Des chapitres dédiés traitent des mémoires de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre d’Algérie, des génocides du XXe siècle.
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Les lieux de mémoire proposés aux lycéens (Mémorial de la Shoah, mémoriaux liés à la guerre d’Algérie) sont centrés sur les victimes et les politiques étatiques. Le rôle des mouvements antifascistes contemporains y est marginal. La Résistance est abordée comme un phénomène patriotique global, rarement à travers le prisme des engagements politiques qui l’ont structurée, qu’ils soient communistes, anarchistes ou républicains espagnols.

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Cette approche crée une séparation nette entre ce que le collectif enseignant Aggiornamento hist-geo appelle un récit national homogène et la réalité plurielle des oppositions au fascisme. Les engagements radicaux du XXe siècle, y compris antifascistes, sont dépolitisés dans les manuels, ramenés à une lecture consensuelle qui évite les clivages idéologiques.
Mémoire antifasciste et mémoire scolaire : tableau des écarts
Pour saisir ce qui sépare la mémoire transmise par l’école de celle portée par les mouvements antifascistes, un comparatif thématique aide à identifier les angles morts.
| Thème | Traitement dans les programmes scolaires | Mémoire portée par les mouvements antifascistes |
|---|---|---|
| Résistance 1940-1945 | Récit unitaire, accent sur la France libre et le CNR | Rôle des FTP-MOI, des brigades internationales, des réseaux communistes et anarchistes |
| Antifascisme italien des années 1920 | Mentionné brièvement via la montée de Mussolini | Exil, clandestinité, presse clandestine, figures comme Carlo Rosselli ou les Arditi del Popolo |
| Lieux de mémoire | Mémoriaux institutionnels (Shoah, guerre d’Algérie) | Plaques de rue, noms de résistants communistes, commémorations locales militantes |
| Engagement politique radical | Dépolitisé ou absent des manuels | Revendiqué comme héritage direct, transmission intergénérationnelle |
| Antifascisme contemporain | Non traité dans les programmes | Mobilisations de rue, collectifs, courant politique actif |
Ce tableau met en évidence un point structurel : l’école enseigne la mémoire des victimes, pas celle des militants. Le cadre pédagogique privilégie la commémoration et la compréhension des mécanismes totalitaires. Il écarte les cultures d’opposition qui ont existé en parallèle.
Dépolitisation des conflits sociaux dans les manuels d’histoire
Le collectif Aggiornamento hist-geo documente depuis plusieurs années une tendance de fond dans la rédaction des programmes. Les conflits sociaux du XXe siècle sont présentés sous un angle factuel qui gomme les engagements idéologiques des acteurs.
La guerre d’Espagne, quand elle est mentionnée, apparaît comme un prélude à la Seconde Guerre mondiale. Les brigades internationales, composées en grande partie de militants antifascistes venus de toute l’Europe, sont réduites à une ligne dans un chapitre de contextualisation. Le mot « antifasciste » lui-même est rare dans les manuels de lycée.
Cette dépolitisation ne concerne pas que l’antifascisme. Elle touche l’ensemble des mouvements qui ont structuré les luttes du siècle dernier. En revanche, l’antifascisme cumule un handicap supplémentaire : il n’est ni une catégorie mémorielle reconnue par la loi (contrairement à la Shoah ou à la traite négrière), ni un objet de politique publique mémorielle.
Antifascisme en France aujourd’hui : entre mémoire et surveillance
L’actualité récente illustre le paradoxe dans lequel se trouve l’antifascisme militant en France. En juin 2026, le gouvernement a annoncé vouloir dissoudre un groupement d’ultradroite (Patria Albiges) et un groupe antifasciste (Front de rue). L’antifascisme militant est placé sur le même terrain de surveillance que l’ultradroite dans la doctrine de maintien de l’ordre et le droit des associations.
Cette mise en équivalence administrative a des conséquences directes sur la transmission mémorielle. Quand un courant politique est simultanément objet d’histoire et cible de dissolution administrative, sa mémoire devient un enjeu de légitimité. Les enseignants qui souhaiteraient aborder l’antifascisme contemporain en classe se trouvent face à un sujet classé comme sensible par les autorités.

Les éléments à retenir pour comprendre cette tension :
- Les programmes HGGSP traitent le rapport histoire/mémoire sans inclure les cultures militantes antifascistes comme objet d’étude à part entière
- Des collectifs enseignants comme Aggiornamento hist-geo documentent la dépolitisation systématique des engagements radicaux dans les manuels
- La dissolution simultanée de groupes d’extrême droite et de groupes antifascistes en 2026 brouille la frontière entre objet historique et catégorie policière
Transmission militante et résistants antifascistes : une mémoire parallèle
En dehors de l’école, la mémoire antifasciste se transmet par d’autres canaux. Des associations comme Le Souvenir Français participent à la publication de témoignages de résistants, dont certains revendiquaient explicitement un engagement antifasciste de classe. Ces initiatives restent marginales dans le paysage mémoriel officiel.
Le slogan « Siamo tutti antifascisti », né dans l’Italie des années 1920, connaît aujourd’hui un regain d’usage dans les mobilisations européennes. France Culture a consacré une émission à la naissance de l’antifascisme, rappelant que l’opposition au régime mussolinien était plurielle : des communistes aux catholiques, la résistance au fascisme n’a jamais été monolithique.
Cette pluralité est précisément ce que les manuels scolaires peinent à restituer. Un récit qui réduit l’antifascisme à un réflexe démocratique général manque la diversité des motivations, des méthodes et des cultures politiques qui l’ont porté. La mémoire scolaire sélectionne ce qui fait consensus et écarte ce qui divise, y compris quand cette division est elle-même un fait historique documenté.

